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Hommage de Jean François Petit


Ouvrir un livre d’hommage, c’est toujours rentrer dans une mise en récit d’une histoire personnelle et collective. Celui consacré à Gilles Verbunt est de cet ordre. Et s’il échappe à l’autoréferentialité de ses auteurs pour être livré, comme une bouteille, aux générations de ceux qui auraient pu le fréquenter ou auront à l’étudier, c’est tant mieux. Car pour une civilisation comme la notre de plus en plus compulsivement affrontée à une guerre à l’intérieur d’elle-même, ce livre – on pourrait dire ce recueil – sera d’un grand prix. L’interculturel est la seule manière d’éviter la violence et la guerre, reprenait Gilles Verbunt à la suite du prix Nobel de la paix Le Clézio.

Je voudrais soutenir ici l’idée simple en forme d’alternative : ou bien notre monde est condamné à se protéger par des boucliers de toutes sortes contre des risques réelles ou supposés, qui ne sont à vrai dire qu’au sein de notre commune humanité, dont nous croyons avoir perdu la maitrise, ou bien nous inventons un autre rapport au monde, à la nature, aux choses et aux êtres qui aura la possibilité de s’universaliser à l’échelle de l’humanité pour empêcher le développement d’une violence proprement apocalyptique.

Ce travail de construction (ou de reconstruction) ne peut s’envisager qu’à partir du constat qu’à su faire la génération des années 1970, à la suite d’Ivan Illich, qu’une évolution créatrice s’accompagne d’une évolution destructrice et qu’à un certain stade, les données semblent comme irréversibles. C’est ce qu’à su faire Gilles Verbunt à partir d’un formidable travail sur ses représentations, quoi qu’il lui en ait couté au niveau de sa carrière universitaire et même de son propre parcours de vie.

On le sait l’action relève de la logique. Constamment nous sommes appelés à réviser nos croyances en fonction des informations qui nous parviennent. Mais nous cherchons aussi à garder une cohérence entre nos diverses croyances : nos croyances anciennes constituent pour la plupart une vision du monde, une identité parfois tellement pétrifiée qu’elles en deviennent inexpugnables. Remettre en cause ce que nous croyons savoir ne peut s’opérer qu’au prix de lourds déplacements, une insécurité culturelle qui n’a rien à voir avec une supposée curiosité naturelle. Il en va pour les collectifs comme des personnes, le besoin de sécurité prend souvent le dessus sur celui de l’ouverture et de l’hospitalité.

C’est pourtant à cette rude ascèse que s’est livrée Gilles Verbunt : perdant ses assurances de nationalité néerlandaise, de statut dans une congrégation prestigieuse, celle des jésuites, il n’en a que plus expérimenté l’exil, la migration, la rencontre, la tolérance, à l’instar de son confrère Michel de Certrau, qui sont au centre de ses recherches interculturelles. Sa pratique est celle d’une lutte ouverte contre le rétrécissement de l’espace d’expérience qui caractérise la contemporanéité. En effet, comment ne pas être frappé non par son goût des voyages – on peut voyager beaucoup aujourd’hui sans jamais rien apprendre – que par son souci d’élaborer, à partir de chacun d’eux, des outils capables de prendre en charge cette complexité. En effet, il aura bien perçu que la chaine causale qui relie l’ouverture au monde et les transformations actuels des rapports culturels est difficilement analysable, à fortiori maitrisable. Sa longue pratique de groupes culturels divers, des interférences entre eux lui a posé des questions complexes, qu’une sociologie de la complexité, celle d’Edgar Morin, n’était même plus assez capable de prendre en charge, lui qui sera finalement revenu sur les soubassements philosophiques et métaphysiques de ses questionnements vers la fin de sa vie, d’où son rapprochement avec le Réseau philosophique de l’Interculturel (REPHI).

Il me semble qu’il aura été sensible non seulement au caractère périmé de certaines vulgates interculturelles, par exemple de la « théorie des icebergs », induisant une simulation des relation sur des prémisses fausses, mais aussi à l’imprévisibilité née de la nouveauté radicale des situations de métissages culturels. Il ne croyait donc pas en une quelconque théorie de l’histoire qui l’exonérait de prendre sa part de sa profonde et totale responsabilité d’être humain. En cela, il est demeuré fidèle à l’impératif du pauvre, du méprisé, de l’exilé que l’on trouve aussi dans l’Evangile, à un point que seuls ses intimes ont dû connaitre, puisque d’après Françoise Briot, il est clair, qu’à une période de sa vie où ses solidarités avec les immigrés étaient très profondes, il ne mangeait pas tous les jours à sa faim. En quoi cette quoi cette réalité physique a pu jouer sur sa perception de la solidarité reste de l’ordre de l’énigme mais il aura suffisamment insisté dans sa théorie de l’interculturel sur les différences de rapport au corps, à l’espace, à la nourriture pour que nous ne voyons pas l’enjeu de cette adéquation entre, en fait, ce qui relève de la constitution d’une anthropologie fondamentale et sa propre vie d’homme. De l’interculturel subi à l’interculturel choisi, il y a parfois un gouffre, mais l’écueil n’est-il pas moindre en faisant l’économie de la pratique de sa théorie, en l’occurrence ici de sa compréhension dans sa chair de l’interculturel ? Gilles Verbunt ne remettait pas en cause ce qu’il savait en fait déjà, notamment dans son expérience croyante. Il le vivait différemment, c’est-à-dire plus radicalement. En d’autres termes, il n’aura pas été amené à douter de ce qu’il croyait déjà, sur une hospitalité langagière notamment, il en aura fait autre chose. Il n’aura pas sombré dans une critique caricaturale de ses enracinements, notamment chrétiens, il en aura donné une illustration différente. J’irais même plus loin en disant que c’est la matrice de ce qu’il aura vécu qui lui aura donné une structure capable de valoriser à ce point l’échange et la rencontre.

Ses écrits montrent qu’il n’était cependant pas un naïf : ses émerveillements et ses émotions sont peu perceptibles ; son souci est plus celui d’une efficacité pratique, sans mépris pour les ouvrages de vulgarisation, alors que si les circonstances l’avaient permis, il aurait sans doute été un chercheur de grande classe. Mais il n’avait pas l’assurance des scientifiques qui reconnaissent des problèmes à la mesure des solutions qu’ils ont déjà envisagés. Pour le dire d’un mot, il n’avait sans doute guère de goût pour le savoir des experts. S’il est consulté par des instances officielles, par exemple sur les obstacles culturels à l’apprentissage ou aux interventions sociales, sa « casuistique imaginative » relève d’un tout autre genre que celui généralement attribué à des spécialistes reconnus dans leur discipline. Il n’y a pas là que l’effet de la précarité académique de quelqu’un qui n’aura été « que » chargé de cours » à l’INALCO et à Paris XII mais bien celui d’une défiance vis-à-vis des stratégies institutionnelles pour être à même de correctement comprendre les dynamiques interculturelles, leur lieu d’élaboration et de formalisation, échappant pour la plupart aux personnes et aux instances n’ayant pas fait un travail de décentrement suffisamment conséquent, ou du moins étant toujours « en retard » (s’il s’agit bien d’un retard) vis-à-vis de leur objet. Assurément, seule une phénoménologie de l’interculturel, telle que l’a développé un jeune chercheur comme Nicolas Dittmar, que j’espère nous publierons bientôt, peut prendre en charge, relayant ainsi une sociologie usée « de l’observation participante ».

En fait, c’est la modestie du chercheur qui me frappe ici : Gilles Verbunt avait compris qu’en matière interculturelle, nous ne pouvons sous-estimer notre ignorance de la complexité des situations, en particulier de leurs capacités d’équilibration, de résilience, de formation des configurations inédites, souvent subsumées sous le terme de « métissage ». Les théories interculturelles risquent sans cesse de substituer de l’artificiel au naturel. Nous voudrions corseter leurs dynamiques dans de grandes régulations structurales, que ce soit les lois de la parenté si friables en Occident ces dernières années, ou un principe de géoculture, qui prend vite les contours d’une assignation à des fins répressives, comme si la fin nous était déjà connu par avance. Mais les visiteurs des moines de Tibhrine, l’une des plus superbes expériences de rencontres contemporaines, venaient ils pour les égorger ou pour prier avec eux ?

Je ne crains qu’une des principales réticences à l’interculturel en France soit liée à la contradiction de nos politiques d’intégration développées depuis 50 ans, certes fondées sur la reconnaissance d’une universalité du genre humain, mais si réticentes dans les faits à produire les changements nécessaires pour la reconnaitre. C’est vrai, leur ampleur peut paralyser mais a-t-on bien lu à ce propos les propositions multisectorielles en faveur de l’autonomie de Gilles Verbunt dans une orientation parfaitement respectueuse d’un idéal républicain ? Il faut bien reconnaitre que dans le meilleur des cas, ce qui n’est déjà pas si mal, nous avons su organiser des formes de coexistence mais ne peut-on pas aller plus loin dans des formes de reconnaissance des minorités culturelles puisque celles-ci se chevauchent, se critiquent et produisent des échanges dans des espaces, comme celui de l’Europe, où l’interdépendance peut être valablement organisée ? Sortir d’habitudes assimilatrices, d’un ethnocentrisme à peine voilé pour rentrer dans un grand récit d’émancipation européen, au moment où les égoïsmes nationaux refont surface, à rebours de notre destin qui est celui de propager l’idéal de solidarité, n’est assurément pas chose aisée. Mais ne sommes ne plus capables de compromis culturels raisonnables ? Est-on entré de nouveau dans l’ère des populismes nationalistes et des hommes providentiels ? Gilles Verbunt concevait que l’autonomie ne réside ni dans une crispation sur un mode de vie ni dans un abandon aux forces de massifications.

Indiscutablement, la perspective de Gilles Verbunt nous est plus que jamais nécessaire non pas tant à cause des bouleversements culturels et des mises en question théoriques qui en ont suivies de ces dernières décennies que par l’effort d’intelligence qu’elle requiert. Permettez-moi d’insister sur ce dernier point pour finir : sans jamais quitter le terrain d’une rationalité exigeante, construite à partir d’une expérience éprouvée des réalités interculturelles, elle a su faire droit à une générosité, à une sensibilité, et pour tout dire, pour reprendre l’une de ses expressions, à « un amour éclairé », qui force le respect.

C’est donc avec patience que nous devons nous rapporter à l’œuvre accomplie. Les temps ne sont pas murs pour bien la comprendre. Par certains aspects, on semble même prendre le chemin rigoureusement inverse en Europe. C’est bien pourquoi, sans attendre une reconnaissance plus grande qu’elle mériterait, elle constitue bien un précieux instrument au service d’une vigilance démocratique nécessaire en ces temps électoraux où nous ne devons pas nous résigner à des regressions dans les droits fondamentaux et à ce qui fait notre dignité humaine.



J F PETIT

Co-directeur du REPHI

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