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LA CULTURE CIVIQUE

Le débat sur l’intégration des immigrés rebondit régulièrement dans l’actualité politique sans avancer. La question se cristallise toujours autour du degré d’adaptation dont les nouveaux venus doivent faire preuve ainsi que de l’extension plus ou moins grande de leur droit de maintenir des traits culturels et religieux de leur terre d’origine. La question se résume souvent à savoir où il faut placer le curseur entre les droits et les devoirs des immigrés dans la société française. Pour sortir de cette impasse polémique, inopérante et souvent moralisatrice, un examen de ce qu’est aujourd’hui la culture nationale dans le cadre de la mondialisation peut s’avérer instructif.

Nous en conclurons d’abord qu’il est tout à fait légitime de parler de l’intégration dans les différents secteurs de l’activité et les différents milieux de vie en France, mais qu’il est déplacé de parler d’intégration dans la culture française.

Nous soumettons ensuite au débat quelques orientations possibles, résumées dans l’expression « culture civique ».

Dans le débat sur l’intégration, la culture évoque des différences entre les modes de vie, les pratiques linguistiques et religieuses, la défense de valeurs morales et le fonctionnement de structures sociales, scolaires et familiales. Toutes ces différences sont traitées comme formant un seul bloc français de culture face aux blocs de cultures immigrés. Cela conduit à parler en oppositions simplificatrices : “intégrés” et “non intégrés”, ou, selon la terminologie à la mode, “inclus” et “exclus”, en ignorant la complexité du processus. Les questions sont pensées en termes de « nous et eux » et les différences culturelles sont devenues des différences entre cultures totalisantes, alors que les différences ne portent que sur certains points précis de ces cultures.


La première erreur consiste à traiter les cultures en blocs, comme des ensembles homogènes, dont les éléments sont en forte et constante interaction les uns avec les autres. La deuxième erreur est de continuer à considérer la culture commune comme le ciment essentiel de l’unité de la nation. Le but à atteindre n’est pas l’unification de la société par la culture, mais la possibilité d’organiser le mieux possible la vie en société, de façon à intégrer la grande diversité culturelle qui résulte des mouvements de population. La culture civique assure dans une société moderne la possibilité du vivre-ensemble dans une proximité territoriale. Nous réfléchirons donc sur la culture civique comme pièce maîtresse d’une politique d’intégration moderne.

La culture est éclatée

Nos politiques d’intégration se pensent, concrètement, toujours dans la définition anthropologique de la culture comme un ensemble complexe, voire un système, formulée dès 1871 par l’anthropologue Edward Tylor : « Culture ou civilisation, dans le sens large ethnographique est l’ensemble complexe comprenant savoirs, croyances, arts, moral, droit, coutumes et toutes les autres facultés et habitudes que l’homme a acquises en tant que membre d’une société ».1 Les centaines d’autres définitions élaborées depuis cette date se ressemblent presque toujours dans leur structure : une énumération de secteurs d’activités humaines considérées comme formant un tout. 

Or, les éléments constitutifs d’une culture se sont autonomisés. Les éléments culturels ne se structurent plus réciproquement, et il est inadéquat de parler de système. Ce que l’on peut dire, c’est que ces éléments sont d’ordre culturel dans le sens où ils désignent des activités humaines propres à développer les capacités humaines en vue d’une plus grande maîtrise sur la nature. Mais il n’est plus possible de décrire la culture politique, la culture économique, la culture écologique, etc. comme relevant d’une même inspiration qui les transcende au point de former un tout homogène.

Le fait de rassembler toutes ces activités dans un seul “bloc” est d’ailleurs assez récent.

Quand Cicéron parle pour la première fois de la culture, il précise : la culture de l’esprit : la cultura animi2. La référence aux processus à l’oeuvre dans l’agriculture est significative. Après une longue absence du terme de culture au Moyen-Âge, il est d’abord repris pour parler de l’agriculture, et quand il finit par être de plus en plus utilisé au figuré, ce sera pour évoquer le développement de facultés humaines : la culture des sciences, des belles lettres…. Il faudra attendre les anthropologues de la 2e moitié du 19e siècle pour entendre parler de culture, sans complément3.

Deux facteurs politiques conduisent à isoler la notion de culture : les nationalismes et la colonisation. Les nations tentent au 19e siècle de renforcer leur cohésion interne par le moyen d’un ensemble de symboles proclamant leur singularité par rapport aux autres nations. Il s’agit de créer une identité nationale dans un paysage politique marqué par la diversité des régionalismes. En France, le dépassement des identités locales est recherché par la mise en œuvre des principes universalistes issus des Lumières, en particulier le rationalisme et le progrès.

Ces principes séparent radicalement les nations occidentales des populations colonisées. D’un côté, il y a les nations éclairées, de l’autre les peuples ancrés dans l’obscurantisme, deux formes de cultures jugées inconciliables, dont la dernière est vouée à disparaître par l’action civilisatrice des premières. Le relativisme des anthropologues, dans la première moitié du 20e siècle, prend de la distance par rapport à ces orientations : d’une part, ils rejettent l’idée que les cultures des peuplades qu’ils fréquentent sont marquées par l’obscurantisme, et ils proclament, d’autre part, la dignité de toutes les cultures, refusant toute hiérarchisation. Mais, en fait, cela renforce l’idée qu’à chaque société correspond une culture qui la distingue de toutes les autres4. Ces cultures sont des entités totalisantes et la communication entre elles ne peut poser que des problèmes d’agression. Et c’est ainsi que l’intégration de populations venues d’ailleurs est posée en termes de « rencontre (ou choc ou dialogue ou conflit) de cultures ».

Repartir sur d’autres bases : les sphères culturelles

Ces expressions, qui sont, en général, chargées d’une certaine émotivité, sont à critiquer doublement. En réalité, ce ne sont jamais des cultures ou des religions qui se rencontrent, mais des populations qui ne sont que rarement intégralement conditionnées par leur culture ou leur religion. De ce fait, une rencontre est possible au-delà de la différence culturelle. Comme nous venons de le voir, c’est une erreur de considérer les cultures comme formant des touts, des blocs. Il est temps, que la réflexion sur les sociétés intègre les enseignements de la modernité et de la mondialisation, au lieu de continuer à analyser les questions culturelles à l’aide d’outils élaborés pour décrire les sociétés traditionnelles.

La modernité occidentale a fait éclater en mille morceaux les systèmes ou ensembles culturels. Les cultures ne sont plus des blocs homogènes dont les éléments se structurent mutuellement. Nous vivons désormais avec une culture politique indépendante de la culture religieuse, autonome par rapport au secteur économique. Nos façons de pratiquer l’écologie n’ont qu’un lointain rapport avec notre activité artistique. On ne voit pas trop comment établir un rapport de culture commune entre nos façons de boire et de manger et nos façons de pratiquer l’informatique. Chaque sphère d’activité dispose d’une relative autonomie qui n’exclut pas une interaction, mais entame sérieusement le pouvoir de conditionnement d’un secteur par l’autre.

S’il peut y avoir une forme particulière que prend une activité sur un certain territoire ou par une population historique, elle restera limitée à cette activité précise. Au lieu de parler d’une culture française, il serait plus juste de parler de culture littéraire française, de culture sportive française, de culture urbaine française…… Il est possible de parler, par exemple, d’une culture politique française, d’une culture économique américaine, d’une culture gastronomique chinoise, d’une culture religieuse indienne, d’une culture écologique brésilienne, etc. Les lieux d’intégration et d’exclusion ne sont plus des cultures nationales ou régionales, mais des sphères d’activité ou des lieux précis de rencontres de sensibilités communes, des sphères qui, par ailleurs, sont de moins en moins enfermées dans des frontières nationales et sont en interaction dans le cadre de la mondialité.

La première leçon à tirer de ces constations au niveau de l’intégration des populations venues d’ailleurs est donc la suivante : au lieu de parler d’intégration dans la société française, parlons plutôt d’intégration dans la culture religieuse (laïque) pour les uns, d’intégration professionnelle pour les autres, d’intégration scolaire pour les troisièmes, d’intégration politique pour d’autres encore. Beaucoup auront besoin d’intégration linguistique. C’est une erreur désormais de penser en termes globaux d’inclusion ou d’exclusion : nombre de citoyens qui sont exclus d’une activité ne le sont pas des autres.

L’un des inconvénients de considérer les cultures comme des blocs homogènes est de radicaliser implicitement les différences culturelles : celles-ci seraient partout ! Or, elles ne sont présentes que dans certains secteurs de la vie quotidienne. Et ainsi, changer sa façon de faire dans un secteur d’activité pour en adopter une autre n’implique pas un rejet de la culture française ou de la culture d’origine, mais relève d’un ajustement fonctionnel de comportement.5

La fin de la culture nationale

Il n’est pas sûr que la politique qui consiste à placer le curseur de l’intégration et de la tolérance un peu plus à gauche ou un peu plus à droite soit encore adaptée à l’état actuel de la société. Elle repose sur la représentation de la confrontation de deux acteurs : d’un côté, le pays et le citoyen « d’accueil » et, de l’autre, le nouvel arrivant qui va se transformer culturellement peu à peu en citoyen de ce pays d’accueil. Cette représentation est erronée : il n’y a plus de culture nationale qui ferait l’unité de la France. Son unité est historique, soutenue par des traits français caractéristiques dans les différentes sphères d’activité. Il est malaisé d’attribuer au nouvel arrivant une culture dite d’origine : s’il a entrepris la démarche de migrer vers un pays moderne, c’est qu’il soupçonne qu’il y a d’autres façons de vivre.

Nous venons de voir que ce sont ces sphères autonomes qui sont au centre de la vie culturelle, et non l’appartenance nationale. L’intégration est éclatée. Tant pis si cela cause un malaise identitaire chez les personnes nostalgiques. La communauté européenne ne constitue pas plus un havre identitaire. On peut toujours débattre sur le poids des traditions judéo-arabo-chrétiennes de l’Europe, mais ces traditions se sont aussi dispersées sur un grand nombre de secteurs, ne donnant plus une physionomie homogène du continent.

En 1985, Marcel Gauchet annonça « la sortie de la religion »6 : l’organisation des relations humaines dans la société moderne ne sera plus déterminée par des lois venant des dieux, mais par la délibération entre hommes égaux. Dans la même logique, par souci de disposer de directives sûres et incontestables, des populations cherchent la guidance dans la culture, dans les traditions, dans le passé, dans des hiérarchies et la transcendance de la collectivité. En 2014, il est temps d’évoquer « la sortie de la culture nationale ».

Vers une culture civique

Le problème aujourd’hui est celui du vivre-ensemble d’une façon plus générale. Nos sociétés sont urbanisées. Les mouvements de populations se multiplient. Ces populations vivent en proximité. Les mélanges sont nombreux. C’est dans ce cadre que se pose la question de la cohabitation qui sera de moins en moins l’intégration dans une entité solidement constituée (la société nationale ou européenne) que le rassemblement d’une multitude de citoyens autour du projet d’organiser leur vie ensemble. En outre, il sera de plus en plus problématique de trouver une culture commune. Pourtant il faut bien trouver des bases pour organiser la société de façon à permettre à tous de vivre ensemble malgré leur diversité culturelle. Cette base commune, appelons-la, culture civique, dont il faut maintenant préciser la nature et le contenu.

La culture civique ne démarre pas de rien : elle se greffe sur une vieille société nationale, sur des traditions, modes de vie, langues, valeurs, institutions, religions qui continueront à servir de socles, qui sont des points de départ à partir desquels se construit la société de demain. Des socles qui, loin d’être des vérités immuables et éternelles, sont des chantiers en interaction. La base de cette société sera le projet du vivre-ensemble en démocratie et non l’uniformisation culturelle. Une société, pour fonctionner correctement, a besoin d’orientations, de projets et de codes, qui ensemble forment une culture civique. On ne peut se passer de culture civique, mais on peut se passer de l’homogénéité assurée par les cultures linguistique, religieuse, économique, etc. Ces différentes cultures ne se situent pas au même niveau. Le sociologue historien Norbert Elias et le philosophe Denis Kambouchner nous aident à comprendre les socles de cette culture civique.

Elias, analysant le « Je pense, je suis » de Descartes conclut que, au début du 17e siècle, il y a en Europe « passage d’une pensée d’infrastructure fortement religieuse à des représentations profanes de soi-même et du monde. »7 A l’époque de Descartes « le principe fondamental de l’expérience de soi et de l’expérience vécue, tel qu’il était défini par l’Eglise et par la religion, fut soumis au doute public et perdit son évidence »8. La « certitude qui faisait que l’homme se considérait lui-même comme un élément de la création divine. perdit sa position centrale et dominante dans le pensée humaine. »9 « Cette découverte —ou redécouverte eu égard aux travaux préalables à l’appui offerts par les penseurs de l’Antiquité classique— d’eux-mêmes en tant qu’êtres capables par leur propre pensée et leur propre observation d’accéder à des certitudes dans la connaissance des enchaînements naturels sans se référer à aucune autorité extérieure fit passer au premier plan l’image que les hommes se donnaient d’eux-mêmes leur propre activité de pensée… ». C’est aussi l’époque où l’on commence à parler de « se cultiver » et d’employer le terme de culture au figuré.

« Comparés à leurs ancêtres médiévaux, à partir de la Renaissance, les membres des sociétés européennes ont évolué vers un stade supérieur de la conscience de soi. La capacité de plus en plus développée … de se considérer comme le centre du monde —en un mot, la “révolution copernicienne” a été, elle aussi, tout à fait caractéristique du nouveau stade de conscience auquel ces individus accédaient progressivement ».10 « Mais par rapport à ce stade, par endroits, nous sommes déjà en train d’évoluer vers un niveau supérieur. »11 « Les hommes sont faits de telle sorte qu’ils sont capables … de se voir directement en tant que piétons marchant dans la rue et de percevoir en même temps de tel ou tel étage d’une maison leur propre image et celle des autres piétons allant et venant dans la rue… »12.

Elias précise que « Les sociétés les plus primitives13 — et de tout temps les enfants de toutes les sociétés — nous offrent encore aujourd’hui l’exemple d’êtres totalement privés de cette capacité de s’observer eux-mêmes et d’observer les autres membres de leur groupe à distance ».14

Elias décrit ainsi une capacité humaine indispensable à tout citoyen adulte de la société moderne et fournissant l’un des objectifs de la socialisation : la capacité d’être conscient de ses conditionnements culturels, de prendre de la distance par rapport à son héritage culturel, tout en ne se situant pas en dehors de celui-ci, de se voir agir comme quelqu’un d’autre tout en restant soi-même. Nous trouvons là un des éléments constitutifs de la culture civique, qui se passe, non « dans la rue », mais se développe « sur le balcon » ou encore à partir d’un point de vue plus élevé.

La culture civique ne se situe donc pas toujours au même niveau que les autres sphères culturelles. D’une certaine façon, comme toute culture, elle est une acquisition de la vie sociale ; elle s’apprend, elle se transmet. Mais par ailleurs, elle s’autorise à critiquer toute autre forme de culture, vécue « dans la rue », et à déclencher ainsi la capacité de créer la possibilité du vivre ensemble. L’analyse de Denis Kambouchner permettra de préciser cette culture.

Kambouchner s’appuie sur des citations de Lévi-Strauss qui évoquent ce que nous appelons la culture civique, mais que les auteurs appellent ici la civilisation. Se référant au chapitre 9 de Race et histoire, « la civilisation apparaît bien comme une réalité distincte de la culture, avec l’idée que c’est toujours une rencontre, collaboration ou “coalition” de cultures qui rend possible le progrès dans une direction donnée, et avec lui, “cet ensemble complexe d’inventions de tous ordres que nous appelons une civilisation”15 … la civilisation n’implique pas seulement “la coexistence de cultures offrant le maximum de diversité” : on pourra même dire qu’elle consiste en cette coexistence. »16 Le rapport entre culture et civilisation est à double sens : « la civilisation est chose qu’une culture peut intégrer »  et « le phénomène de la civilisation détruira au moins partiellement la séparation des cultures »17.

Kambouchner en tire un certain nombre de conclusions à propos de « la rencontre entre représentants de cultures différentes. Le premier représentant abordera et comprendra l’autre à l’aide des représentations et schèmes intellectuels constitués dans la culture d’origine », mais l’autre sera d’emblée perçu « comme un être sensible, intelligent, doué de langage, animé de certaines intentions, et porteur d’un monde culturel dans lequel il est possible d’entrer »18. Cela suppose l’existence d’une perception « qui n’appartient pas au registre infra-culturel de la pure relation physique, n’est pas davantage propre à une culture déterminée ; elle ne se réduit pas à une catégorisation particulière, telle que chaque culture en comporte un éventail, mais plutôt précède toute catégorisation et la met virtuellement en question »19. Nous entrons ainsi dans un au-delà de la culture, qui est animée aussi par une éthique : celle de reconnaître les autres comme des êtres humains avec lesquels il est possible de s’entendre. « Si la civilisation est essentiellement égard pour autrui, elle sera chose qui se manifeste plutôt que chose qu’on possède ; on ne sera civilisé qu’en tant qu’on se montrera tel… ». « De ces manifestations de civilisation, l’Occident n’aura jamais eu le privilège ».

Dans le sens où le mot est employé par Kambouchner à la suite de Lévi-Strauss, le terme de civilisation correspond à notre notion de culture civique. Si la dernière paraît préférable, c’est que le terme de civilisation confond deux plans : d’un côté, celui du progrès matériel, technique, scientifique, organisationnel, etc. et de l’autre, celui du comportement manifestant des égards aux autres. Culture civique ne comprend que ce dernier élément, et évite une confusion qui dans le cadre d’un débat sur l’intégration d’anciens colonisés est très sensible.

Des bases pour l’intégration

Deux conditions sont requises pour rendre possible la diversité culturelle sur un même territoire à la population dense. D’une part, que toutes les populations en présence soient capables de prendre de la distance par rapport aux éléments culturels qui caractérisent leurs comportements, non pour les abandonner, mais pour les relativiser afin de les intégrer dans un bien supérieur : celui de la possibilité de vivre avec les autres. D’autre part, cette ouverture repose sur une base éthique, qui reconnaît à tout autre l’égalité dans la qualité humaine. La culture civique n’est donc pas d’abord un contenu, mais une attitude ; c’est l’entrée dans une zone de l’existence autre que les cultures « traditionnelles » que nous pourrions appeler la zone interculturelle. C’est seulement après la reconnaissance de l’objectif ultime, la possibilité de vivre ensemble, la nécessité de dépassement des cultures existantes (sans les supprimer !) et la pleine humanité dans l’égalité de l’autre que nous pourrons voir de façon plus concrète le contenu de cette culture civique.

Une partie du contenu découle des deux principes posés, une autre de l’antériorité historique.

Le principe de la reconnaissance de tout être humain comme égal exclut la reconnaissance de droits particuliers basés sur le sexe, la religion, etc. qui établiraient une hiérarchie de plus ou moins grande humanité entre les membres de la société. Argumenter, par exemple, que « dans notre culture, les filles ne vont pas l’école », serait opérer une pareille discrimination, et serait donc contraire à la culture civique. De même, la pratique d’être plus respectueux à l’égard des personnes d’une classe sociale plus qu’une autre contredit le principe de l’égale humanité qui demande d’être également respectueux de tous les humains. Enfin, le principe s’applique à tous les citoyens d’une société, aussi bien ceux qui se réclament d’une « souche » ancienne, que ceux qui viennent d’arriver pour y résider. La nécessité de dépasser chaque culture particulière empêche de demander aux nouveaux-venus de s’intégrer dans la culture nationale ; par contre, il est demandé à tous de s’intégrer dans la culture civique.

L’antériorité historique, sans supprimer la nécessité d’une évolution permanente de la culture civique, garantit une certaine stabilité dans l’ordre social, sans laquelle il ne serait pas possible de vivre ensemble. Toutes les règles doivent pouvoir évoluer, mais trop de changements rapides perturbent la communication entre citoyens. D’ailleurs, les règles et codes ne touchent pas la culture en général, mais celle propre à une sphère culturelle, dépassant même souvent le cadre national, ce qui garantit une certaine stabilité. En effet, les perturbations culturelles qui affectent une sphère de la société ne se répercutent pas nécessairement ou immédiatement sur d’autres secteurs restés autonomes

L’enracinement dans une antériorité historique fait que toutes les personnes et toutes les populations appelées à vivre-ensemble dans les mêmes frontières ne sont pas « logées à la même enseigne ». Les nouveaux venus sont sollicités de s’approprier les moyens de communication et les comportements ayant cours dans la société établie. Dans la mesure où ils s’agit de règles permettant de vivre ensemble avec les autres, ils doivent s’adapter au fonctionnement des institutions existantes, quitte à proposer dans un deuxième temps des évolutions de ces institutions. Ils y consentiront s’ils ont compris les principes de la société civique, mais resteront sur la défense de leur « pré carré culturel », et s’opposeront donc à l’intégration, s’ils n’admettent pas les conditions liées à la nécessité du vivre-ensemble. Comme beaucoup de nouveaux arrivants sont originaires de sociétés fortement marquées par des cultures nationales ou locales, le travail d’intégration commence par un dialogue sur le contexte social et politique, nouveau pour eux. Il s’agit d’un travail pédagogique, demandant à chaque acteur social de dépasser des revendications culturelles particulières. Dans les sociétés modernes, ce travail est aussi à faire en permanence auprès de ceux qui y résident depuis longtemps : la culture civique est le fruit d’une éducation, puis d’une adhésion qui, comme l’a dit Norbert Elias20, n’est pas directement évidente pour tous

C’est seulement après avoir conclu ensemble à la nécessité d’une culture civique qu’il devient utile de parler de langues, d’usages, de traditions, de valeurs. Inutile de parler des droits universels de l’homme tant qu’il n’existe pas le consensus sur la nécessité du vivre-ensemble qui établit un cadre à un véritable dialogue. Certains éléments ne poseront pas de problèmes : tout ce qui relève de l’organisation pratique et est devenu un usage pour assurer la fluidité des relations n’éveille pas de résistance. Les questions deviennent plus délicates lorsqu’il s’agit de questions de calendrier ou de la délimitation de l’espace public. La proximité des corps provoque des tensions dans les perceptions des sens, des corps, des odeurs et des bruits. La question devient cruciale lorsque des structures et traditions familiales entrent en collision avec les principes de la culture civique. Les citoyens sont individuellement mis sous pression pour accepter de mettre d’anciens usages entre parenthèses pour entrer dans le cadre en vigueur pour tous les autres citoyens de la même société.

Il y aurait des problèmes à gérer l’existence simultanée de règles relevant de la culture civique et celles d’une culture ethnique, nationale, religieuse ou locale, si celles-ci se situaient au même plan. Ce n’est pas le cas. On pourrait attribuer à la culture particulière le soin des traits identitaires, les usages chargés d’affectivité, les symboles et à la culture civique les règles de fonctionnement concret, d’organisation rationnelle de la société. Mais les changements à opérer dans les comportement peuvent difficilement être acceptés sans la démarche « idéologique » préalable que Elias et Kambouchner jugent indispensable au vivre ensemble dans la société moderne.

Dans la mesure où la conversion à la société moderne est indispensable, cette acception présuppose une action pédagogique auprès de toutes les populations. Celles-ci ne peuvent se contenter de l’émission d’un texte de loi, d’un contrat « rationnel » juridique ou d’une approche technocratique et bureaucratique des relations entre anciens et nouveaux citoyens. C’est une responsabilité qui, plus qu’au législateur, incombe à l’Ecole, aux associations d’éducation populaire, de quartier et de solidarité, aux institutions au contact avec le grand public. L’action pédagogique repose sur les valeurs d’un dialogue dans chaque sphère d’activité, telles que la patience, la compréhension, l’empathie, dans un perspective d’avenir et non dans la défense d’un « pré carré culturel ».

A la fin du parcours nous aboutissons à l’intégration comme problème de la société moderne, à son caractère innovant sur le plan culturel, adaptée aux mélanges des populations et à sa physionomie interculturelle. L’existence de cultures homogènes englobant autant de sociétés appartient au passé, parce que les cultures sectorielles se sont autonomisées. Il n’est plus question d’intégration dans une société particulière, parce que chaque société moderne est une mosaïque vivante d’éléments culturels en interaction. Continuer à définir la place du curseur entre la culture nationale et les cultures importées est un anachronisme qu’il ne faut pas hésiter à sacrifier au bénéfice d’une vision plus enrichissante des sociétés en perpétuelle construction qui sont la réalité du monde actuel.

1 « Culture or Civilisation, taken in its wide ethnographic sense, is that complex whole which includes knowledge, belief, art, morals, law, customs, and any other capabilities and habits acquired by man as a member of society. »

2 Tusculanes, II, 5,13.

3 Denys Cuche, La notion de culture dans les sciences humaines, La Découverte, 2010, p. 6ss et Victor Hell, L’idée de culture, PUF, « Que sais-je ? », 1981, p.5-6

4 Les anthropologues américains (Ruth Benedict, Melville Herskovits,) insistent sur cette dimension identitaire de la culture

5 La souplesse de l’ajustement est compromise quand, habituellement pour des motifs politiques, religieux ou économiques, une particularité culturelle est érigé en symbole identitaire. Dans ces cas-là, une analyse révélant les enjeux politiques, sociaux, religieux ou économiques du rejet ou de l’acceptation de la particularité s’impose.

6 Le désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Gallimard, 1985.

7 Norbert Elias, La société des individus, Pocket Agora, 1997, page 140.

8 Ibid. p. 141.

9 Ibid. 142

10 Ibid. 144

11 Ibid. p 145.

12 Ibid. p 146

13 L’expression « sociétés primitives » est malheureuse. Nous aurions préférés tracer la ligne de démarcation entre les segments de la population qui sont en contact permanent avec la diversité humaine et ceux qui vivent dans un relatif isolement, loin des centres cosmopolites et qui ne souhaitent pas s’ouvrir aux autres.

14 Ibid. 146.

15 Denis Kambouchner, Notions de philosophie III, Gallimard, Article : « Culture », p. 482

16 Ibid. p. 483.

17 Ibid. p. 484, reprenant Race et histoire, p. 71-72 et 79. Voir aussi : Gilles Verbunt, 2006 : La modernité interculturelle. La voie de l’autonomie, L’Harmattan, 2006.

18 Ibid. p.486.

19 Ibid. p. 486

20 Voir supra

EN PREPARATION... novembre 2013

Le texte suivant reprend une des idées-maîtresses d’un livre en préparation (en novembre 2013).

Résumé : La culture n’est pas un esprit qui plane au-dessus de la société, mais une force qui reprend et renouvelle les activités de cette société. Certains usages du terme de culture deviennnent obsolètes (par exemple : culture nationale, culture ethnique, dialogue des cultures…), tandis que l’usage du terme appliqué dans une sphère d’activité (culture politique, culture écologique, culture sportive, culure linguistique (etc.) gagne en pertinence dans un contexte marqué par la modernité mondialisée.

POURQUOI L’INTERCULTUREL REMET EN CHANTIER LA NOTION DE CULTURE

« Je crois au dialogue des cultures ». « Il faut respecter la culture de ceux qui ne sont pas comme nous ». « Comment fait-on dans votre culture à vous ? ». « Les jeunes issus de l’immigration sont tiraillés entre deux cultures ». « Nous vivons dans un monde où de plus en plus toutes les cultures se mélangent ». « Ce malentendu résulte d’une différence entre nos cultures »…   « Ce n’est pas dans ma culture ! » Ces expressions sont courantes dans le langage commun et témoignent même d’une certaine ouverture d’esprit. Elles sont pourtant critiquables. Elles sapent à la base le processus interculturel : les cultures qu’elles évoquent n’existent plus. Il faudra reconstruire la notion de culture sur d’autres bases. 

Je commence par critiquer des schémas de pensée qui nous ont été transmis comme des évidences, comme des façons de penser naturelles, alors qu’ils véhiculent une idéologie qui nous vient tout droit de notre passé de colonisateurs et colonisés. Ce que je me propose, c’est non seulement de dévoiler ce que cachent ces expressions, mais de proposer une autre façon de penser la culture, une façon moins compromise avec une partie de notre héritage politique et plus proche à la fois d’un passé plus lointain et de la réalité moderne mondiale.

Dans une perspective moderne, au singulier, — et au singulier seulement— le vocable « culture » continue à avoir droit à l’existence, mais sans article possessif, sans article indéfini, sans adjectif possessif. Cessons de parler de notre culture, de leur culture et d’une culture. Autorisons seulement l’usage avec l’article défini. Avec l’article défini, le mot culture exprime un dynamisme qui augmente la plus-value de nos productions humaines. La culture est une source d’enrichissement. Pensez à l’agriculture, à l’apiculture, à l’horticulture, mais aussi à la création artistique et à d’autres sphères de l’activité humaine telles que la politique, l’économie, l’écologie, la vie sportive, la gastronomie…. En fait, nous reprenons là le sens que le mot culture revêtait dans l’antiquité et au Moyen-âge. On parlait alors, avec Cicéron de la cultura animi, l’activité philosophique qui enrichit l’esprit. Les auteurs médiévaux parlaient de culture des belles lettres ou culture des sciences. La culture est l’énergie de l’imagination que les êtres humains mettent en oeuvre dans leurs activités diverses pour améliorer leur existence en reprenant, critiquant et développant l’héritage de mœurs, de facultés, de croyances, de langages que leurs ancêtres leur ont légué. La culture fait bouger un état de fait immobile. La culture est encore souvent réduit à ce patrimoine, respectable mais statique, au lieu d’être avant tout un moteur qui agit sur l’acquis.

Or, pour des raisons dont on peut tracer l’origine historique, ce qui était une source d’invention et de plus grande liberté, l’usage créatif de l’imagination, est devenu ainsi un carcan, un héritage qui enferme et abandonne la liberté individuelle au bon vouloir d’une collectivité dont les dirigeants ont déterminé, à la place de toute la population, quelle est la bonne conduite à tenir et à penser.

Depuis le Moyen-âge, les esprits ouverts sur la modernité avaient promu l’autonomie des différentes activités humaines. Au lieu d’unifier tous les comportements, toutes les façons de penser et de sentir, sous le parapluie de la religion, ils avaient amorcé le processus d’autonomisation de la politique (Macchiavel), de la science (Galilée), des arts et, progressivement, des autres sphères existentielles. Or, curieusement (?), il y a à peine un siècle, avec les meilleures intentions du monde, on a dévolu à la culture le rôle transcendant qu’auparavant on attribuait à la religion. Aura de sacralité comprise ! La culture d’une société est censée, aujourd’hui encore, inclure dans une unité que l’on veut homogène, aussi bien les arts que la politique, l’économie que la gastronomie, la religion que le langage…, alors que ces sphères sont chacune régies par des coutumes, des langages, des comportements, des croyances, des institutions qui leur sont propres.

Il y a des raisons politiques et historiques à cette réinterprétation de la culture qui s’est accomplie dans la deuxième moitié du 19e siècle et surtout la première moitié du 20e. Le point de départ est la colonisation. Des nations européennes guidées par les Lumières occupent alors des territoires lointains où, selon leur perception, les populations ont des mœurs, des langages, des croyances, des facultés dénués de rationalisme et de volonté de progrès. Dans un premier temps, les Européens diront d’elles qu’elles ont du retard et que par l’œuvre de civilisation et d’évangélisation les pays civilisés arriveront à les faire avancer pour devenir aussi civilisées que nous. La culture, qui se confond avec la civilisation, est imaginée comme une pyramide. Les populations non occidentales se trouvent plus ou moins éloignées du sommet qu’elles sont appelées ou forcées à rejoindre.

Dans un deuxième temps des ethnologues, anthropologues, hommes d’église et administrateurs éclairés se rendent compte des dégâts causés par « la civilisation forcée » et les pertes de richesses culturelles causées par la déstructuration des cultures des peuples colonisés. C’est ainsi que naît après la première guerre mondiale (époque où les nations occidentales doutaient de la supériorité de leur civilisation) le mouvement du relativisme culturel. Une partie des Occidentaux commençait à critiquer l’ethnocentrisme et à reconnaître la légitimité d’autres façons de vivre. La culture commence à s’écrire au pluriel. Il s’agissait de protéger désormais les peuples colonisés, menacés dans leur existence même, contre l’envahisseur et de cesser d’intervenir dans leurs modes de vie en imposant du dehors des systèmes de penser, d’agir et de sentir occidentaux. Les cultures de ces peuples étaient devenues des sanctuaires dont il fallait préserver l’intégrité. Il était désormais interdit de porter un jugement sur certaines pratiques de ces peuples dont l’étranger méconnaissait les ressorts. C’est dans les milieux qui préconisaient l’indépendance de chaque peuple à déterminer son propre mode de vie que tout naturellement nous allons trouver les principaux protagonistes de la décolonisation (par exemple Ruth Benedicte et Melville Herskovits). Ce climat de non-intervention caractérise toujours la politique multi-culturaliste de certaines nations.

Deux effets ont été produits par cette évolution. Une confusion s’est installée entre culture et société : à chaque peuple, à chaque nation sa propre culture qui la distingue de tous les autres. La culture, pour pouvoir servir de fondement à une identité tribale ou nationale, doit être décrite et définie. Les nationalistes, impérialistes et autres communautaristes en ont usé et abusé pour construire leur enclos. L’indépendance et l’identité reposaient sur la différence culturelle, exagérant le fait de ne pas être comme les autres. Par exemple, les anthropologues ont écrit mille fois plus d’ouvrages sur les différences entre les peuples que sur l’unité du genre humain. Le deuxième effet était la sacralisation de chaque culture particulière, réduite d’ailleurs à des héritages plutôt qu’à l’imagination et l’innovation sous l’impulsion des autres.

Aujourd’hui, la mondialisation fait disparaître les frontières qui séparent les sociétés, et donc les entités culturelles les unes des autres. Les cultures telles que les concevaient les tenants du relativisme culturel classique, c’est-à-dire comme des îlots séparés les uns des autres, n’existent plus. Les cultures essencialisées se dissolvent dans les courants de la modernité mondialisée. Toutes les sociétés, tous les peuples sont traversés par des courants d’air et inventent de nouvelles façons de vivre, de penser, de sentir pour profiter au maximum des nouvelles façons d’organiser la société dans un perpétuel changement. Le sort des individus ne se décide plus seulement au niveau des unités sociales, culturelles et politiques (peuples, régions et nations), mais au niveau de l’espèce humaine, voire au-delà, ce dont témoigne la montée en force de l’écologie. Il n’est plus question de respecter des traditions qui portent atteinte à la biosphère ; le bien commun est désormais de dimension planétaire.

La culture comme source qui donne forme à toutes les activités humaines a disparu au profit d’une autonomisation des secteurs d’activité. Ce n’est plus la culture qui détermine la forme politique. Tout au plus on peut dire que la somme des sphères culturelles autonomisées et concrètes forme sur un territoire donné un ensemble changeant, hétérogène et abstrait.

Le mouvement ne va plus en descendant du haut de la culture vers ses applications en bas, mais ce sont les formes et les évolutions des sphères culturelles spécifiques qui déterminent le contenu hétérogène de ce qu’on peut continuer à appeler une culture. L’essentiel a changé de place. Ce que l’on désigne encore comme une culture est en fait devenue une coquille vide, abstraite, dans lequel s’assemble pêlemêle de façon éphémère des habitudes de penser typiques, des goûts gastronomiques, des penchants philosophiques, des attitudes sportives, des modes vestimentaires, des façons de parler, des tendances économiques et des types de comportement conformistes, etc. Avons-nous intérêt à continuer à définir le contenu ou à comparer les contenus de coquilles vides ?

La perte de consistance de la notion de culture comme une essence, n’efface évidemment pas l’existence de différences culturelles. Ces différences ne témoignent pas de différences entre les cultures (puisque ces dernières manquent d’existence réelle), mais de différences entre les langues, les mœurs, les croyances, des structures familiales, des conceptions du temps, … qu’il faut s’abstenir de réunir dans un système cohérent. Chaque secteur d’activité humaine développe son langage, ses traditions, ses rites, son idéologie, sa stratégie, ses valeurs comme on peut le constater, par exemple, dans les conflits qui opposent la sphère écologique à la sphère économique ou la sphère financière à la sphère politique ou la sphère médiatique à la sphère sportive. Chaque sphère fonctionne selon sa propre logique, possède son propre langage et pense dans des catégories spécifiques ; il est déplacé de vouloir les synthétiser dans une grande culture enveloppante. Qui s’abstiendrait de critiquer l’excision parce qu’il faut respecter certaines cultures africaines qui la pratiquent encore ? En critiquant une coutume on ne critique pas la langue, l’ensemble des valeurs morales, l’expression artistique, la façon de préparer des aliments, les moeurs politiques…. Dans la modernité les sphères d’activité retrouvent chacune son autonomie à la façon dont jadis elles se sont libérées de l’emprise homogénéisante de la religion.

S’il existe des cultures, c’est au niveau des sphères d’activité autonomes. Cela veut dire que l’emploi du mot culture —sauf dans son sens de dynamisme, d’activité créatrice— doit toujours être accompagné par un complément ou un adjectif non possessif : culture politique, culture économique, culture gastronomique, culture familiale, culture des sciences, culture des belles lettres, cultura animi… Finalement, ma proposition d’éliminer un usage bâtard et tardif du terme de culture, n’est pas si révolutionnaire que cela ! En bannissant de notre vocabulaire certains usages du terme de culture nous éliminons la contradiction qui naît lorsque nous essayons de mettre en relation deux essences, deux substances différentes, et nous ouvrons la voie à l’interculturel qui donne la priorité à ce qui est en train d’advenir à partir d’une évolution de sphères culturelles et de populations en interaction. 

Gilles Verbunt Novembre 2013

Qui est concerné par l'interculturel ?

J'aurais pu poser la question : qui n'est pas concerné par l'interculturel ? La réponse aurait été brève : à l'octogénaire en bonne santé, sans enfants, qui vit en ermite dans un village montagneux loin de la ville, qui n'a jamais voyagé et ne dispose ni de téléphone, ni de télévision ni d'ordinateur.

Tout le monde a des amis, des voisins, des collègues de travail qui relèvent, comme on aime à dire aujourd'hui, de "la diversité". Au-delà de ce cercle, l'éventail des milieux professionnels et sociaux concernés est tellement vaste que tout le monde peut consulter ce guide, sans restriction d'âge ou de milieu social : l'homme d'affaires qui part négocier un contrat aux Etats-Unis (et qui veut mettre tous les atouts de son côté !), l'enseignante qui est chargée d'une classe d'enfants aux origines culturelles multiples (et qui veut les former à être à l'aise partout dans le monde), la municipalité qui est engagée dans un jumelage (et qui veut multiplier les relations entre les peuples), les jeunes qui s'engagent dans une union culturellement mixte (et qui se demandent quel prénom et noms donner aux enfants à naître), les jeunes d'origine différentes qui s'engagent dans la vie de couple (et devront compter avec une belle-mère inconnue), l'Etat qui doit réguler les migrations (et veut, en outre, mettre à profit la diversité des compétences), le cadre d'entreprise et le coopérant qui s'expatrient (et veulent éviter les malentendus et maladresses qui les guettent), l'agent social qui travaille dans un milieu hétérogène (et veut conduire les usagers à la plus grande autonomie possible), le scientifique qui vient faire un stage dans un laboratoire français (et veut nouer des relations pour sa future vie professionnelle), le militant associatif et l'ONG qui s'inquiètent du sort des minorités culturelles (et veulent créer plus de justice dans les relations entre les personnes et les peuples)… tous ont en commun d'être obligés de faire des efforts pour comprendre l'autre. Il y a même un père chartreux du côté de Grenoble qui s'intéresse à l'interculturel (je ne sais pas pourquoi, mais il a certainement une bonne raison).

Extrait adapté de :
Manuel d'initiation à l'interculturel
Chronique Sociale, Lyon, 2011

Adapter au XXIe siècle les notions fondamentales

La genèse des idées dominantes aujourd'hui est à chercher dans l'évolution des fonctions attribuées à la culture et à l'identité. Les générations successives ne décrivent pas leur expérience à l'aide de termes définis une fois pour toutes, mais utilisent ceux qu'ils ont sous la main et qui leur semblent les plus adaptés. Elles donnent ainsi chaque fois aux notions existantes de culture, d'identité et de communauté des contenus nouveaux. Par exemple, dans la première moitié du 20e siècle, le mouvement du relativisme culturel a défini la culture pour pouvoir sauver des sociétés traditionnelles menacées d'extinction. Aujourd'hui, nous définissons la culture en fonction du mouvement interculturel dans une société moderne en voie de mondialisation.

Extrait de :
Penser et vivre l'interculturel
Chronique sociale, Lyon, 2011

Ne pas négliger le rôle de l'affectivité

La première langue de la personne est celle qui lui a été transmise par sa mère. Elle est fortement chargée d'affectivité. Les sons et rythmes que l'embryon a perçus lui resteront toute sa vie comme les madeleines de Proust. Mais ils ne permettent pas d'exprimer toutes les réalités de la vie adulte. Plus tard, le milieu social exerce son influence sur l'enfant en bas âge, surtout à travers la présence paternelle, et permet au jeune enfant d'organiser son monde avec des façons de penser, de sentir et d'agir propres au groupe. Cette culture d'origine lui restera toute sa vie et fera régulièrement surface, mais d'autres cultures viendront s'ajouter ou se combiner avec cette culture paternelle. Les nouvelles cultures « apprises », en général, ne véhiculent pas d'emblée et peut-être jamais la même charge affective ; elles restent presque toujours fonctionnelles, utilitaires. Cependant, lorsque la participation à un groupe est fortement chargée d'affectivité (par exemple, dans la vie religieuse ou politique), l'usage du langage particulier sert à communiquer à la fois un message et un sentiment partagé avec l'interlocuteur. A travers cet usage, la personne découvre qu'elle a des « atomes crochus » avec l'autre.
Le succès ou l'échec de l'apprentissage dépendra aussi de l'accueil que la personne reçoit dans le milieu porteur de la culture qu'elle veut intégrer. Un étranger qui est bien reçu dans un milieu déterminé s'efforce normalement d'apprendre à communiquer avec les personnes qu'il y rencontre. S'il est mal accueilli, il sera moins pressé. Le jeune homme qui tombe amoureux d'une jeune fille française sera particulièrement motivé !

Extrait de :
Apprendre et enseigner le français en France
L'Harmattan, Paris 2006

Pas d'interculturel sans autonomie !

Le premier sens d'autonomie est l'opposé de l'hétéronomie. C'est la gestion de l'existence de l'individu et de la société selon des règles (nomos) établies par lui-même (auto), par l'être humain et non par une force extérieure à l'humanité (hétéronomie). L'autonomie caractérisera plus récemment le mouvement qui reconnaît l'individu indépendamment de ses appartenances et dans lequel s'inscrivent des minorités colonisées, culturelles ou nationales à la recherche d'un statut proche de l'indépendance. C'est aussi celle qui crée le plus de problèmes dans les relations des populations modernes avec les populations traditionnelles. S'il y a une guerre des civilisations, cela se passe entre ceux qui ont inscrit l'autonomie au centre de leur culture et de la civilisation mondiale et ceux qui la refusent.
……
Sur le plan individuel, l'autonomie structure une identité, engendre un individu appelé à être le sujet de son destin. Sur le plan collectif, dans les rapports de la collectivité avec l'individu, l'individu assure l'exercice de libertés fondamentales, qui devraient conduire à une distribution égalitaire des ressources, des droits et des devoirs ; dans le rapport entre collectivités et institutions, elle préserve de l'empiètement des prérogatives des unes sur les autres. Par exemple, l'autonomie caractérise la façon dont un Etat gère la diversité des individus et des minorités sur son territoire et dont il exerce, vers l'extérieur, sa souveraineté en confrontation avec les autres Etats.

Extrait de :
La modernité interculturelle : la voie de l'autonomie
L'Harmattan, Paris

Le compromis : une pièce maîtresse de l'interculturel

Deux questions se posent au médiateur ou à la médiatrice et les réponses conditionnent tout avancement dans le rapprochement des points de vue. La première concerne l'attitude de l'institution (française) à l'égard du médiateur : lui donne-t-elle suffisamment de marge de manœuvre pour négocier, ou le considère-t-elle essentiellement comme une courroie de transmission ? L'autre question s'adresse aux personnes en conflit : acceptent-elle de voir le médiateur ou la médiatrice autrement que comme un(e) allié(e), devant prendre fait et cause pour elles ? En effet, l'une des grandes difficultés que rencontrent les médiateurs et médiatrices est de se faire admettre comme médiateurs, au lieu d'être considéré comme un(e) allié(e) de l'un contre l'autre. Cette fâcheuse tendance à refuser le compromis n'est pas propre aux communautés immigrées car les institutions françaises peuvent parfois se montrer aussi réticentes à des compromis que les communautaristes.
Même dans la société occidentale, le compromis est encore souvent considéré comme un acte de faiblesse, une perte d'honneur, si ce n'est comme une trahison … Peu de personnes se sentent valorisées parce qu'elles ont accepté (on dit : « dû accepter ») un compromis, alors que c'est le fondement même du fonctionnement démocratique.

Extrait de :
La question interculturelle dans le travail social. Repères et perspectives
La Découverte, Paris, 2e édition 2009

Pas d'interculturel sans relativisation !

Ce qui peut-être considéré comme bien, vrai ou beau dépend beaucoup du milieu où ces étiquettes sont distribuées. Bien qu'elles désignent toujours un au-delà de la réalité concrète, quotidienne, cette « transcendance » n'en est pas moins relative à la situation. Celle-ci exclut la présence d'une Vérité ou d'un Bien absolus, qui existeraient quelque part et seraient formulés dans une doctrine, une idéologie ou une religion. Ces catégories sont toujours relatives, tout en n'étant pas soumises à une réalité concrète ; ce sont des qualités et des dimensions, mais non pas des essences. Il n'est donc pas possible de les posséder comme des réalités en soi.

Il ne s'agit pas non plus de pratiquer la tolérance passive du fait que toutes les expressions morales, artistiques et scientifiques ne se valent pas. Il s'agit plutôt de voir quelles conceptions du vrai, du bien et du beau prévalent, ensemble, dans chaque situation concrète. C'est admettre que la réponse que je donne ou l'attitude que je préconise en fonction de ma culture à moi ne constitue peut-être pas la meilleure solution ; mais il est possible aussi que j'aie, dans cette situation, raison contre telle autre position. Dans le deux cas, la position adverse doit au moins être sérieusement prise en considération au lieu d'être balayée d'un revers de main pour appliquer mes principes à moi.

Le système idéal reste, évidemment, celui de la négociation.

Extrait de :
La société interculturelle. Vivre la diversité humaine
Le Seuil, Paris, 2001

Le réflexe interculturel.

Une clé universelle pour entrer dans les cultures

Par Gilles Verbunt

Avec la multiplication des relations internationales, dans les affaires comme ailleurs, nous sommes de plus en plus nombreux à découvrir l'impact des différences culturelles. Des affaires prometteuses peuvent prendre un mauvais tour, parce que nous n'avons pas su utiliser le langage adéquat. Des négociations ont pu ne pas aboutir parce que nous n'avons pas su décoder le comportement de nos partenaires. Loin de nous de vouloir remplacer la qualité de nos produits par une communication adaptée, mais le bon usage de la communication interculturelle peut nous aider à l'instauration de relations fructueuses.

Diversité des situations
La communication interculturelle est recommandée dans des situation très diverses : l'expatrié qui va vivre avec sa famille pendant plusieurs années en Afrique n'a pas les mêmes besoins que le commercial chargé d'une mission de quelques jours en Chine. Si le premier a tout intérêt à connaître en profondeur les cultures du pays où il s'installe, le second peut se contenter d'une formation moins exigeante. La culture n'intervient pas seulement dans le face-à-face de deux personnes de cultures différentes. Prenons le cas su cadre coréen appartenant à une multinationale d'origine française qui est envoyé à Riyad pour y gérer une équipe composée de Pakistanais et de Danois, de quelles connaissances culturelles doit-il disposer ?

Ce que tous ont en commun est la nécessité d'une compréhension de l'importance du facteur culturel et de la volonté de tenir compte de cette variable. Ce qui est demandé à tous, c'est la nécessité d'abandonner un ethnocentrisme naturel, de cesser de penser que ma culture est universelle et que c'est seulement à l'autre de s'adapter à moi. Ceux qui entrent dans ce jeu s'enrichiront, non seulement sur le plan professionnel, mais également sur le plan personnel. Chaque fois que l'on apprend une autre langue ou une autre culture on devient plus humain. Je décide de m'initier à la langue et à la culture indonésiennes, parce que je vais probablement rencontrer régulièrement des Indonésiens chez moi et en Indonésie.

Eviter les déceptions
L'initiation à l'indonésien m'apporte beaucoup de satisfactions et m'est très utile du point de vue professionnel. Mais j'ai changé d'interlocuteurs. J'ai encore des contacts avec quelques Indonésiens, mais ce ne sont plus les mêmes. J'avais appris à comprendre les Dayaks de Bornéo, maintenant je rencontre des Papous de Sorong et des entrepreneurs de Sumatra du Nord. Ils ne partagent pas toujours la même culture, celle que j'ai apprise comme la culture-standard des Indonésiens. D'ailleurs, plusieurs d'entre eux ont fait leurs études à Harvard et sont tout à fait familiers avec notre culture occidentale, tout en gardant cependant parfois quelques réactions "d'origine". Ils sont devenus des métis culturels ! Comble de malheur : je vais quitter le secteur indonésien pour travailler avec des Japonais ! Dois-je recommencer un nouvel apprentissage ? Et si l'année prochaine je dois travailler avec les Argentins ?!

Sur ces entrefaites, j'ai appris qu'en général, les cultures se sont individualisées. Dans le monde moderne, chaque individu dispose d'une multitude de ressources culturelles et s'approvisionne sur ce marché pour construire son identité personnelle. Aurai-je affaire à des interlocuteurs répondant à mes attentes, ceux qui correspondent à la description que l'on m'a fait d'eux, ou seront-ils plus ou moins déviants par rapport à leur culture nationale ? Comment me préparer à leur rencontre ?

Se dépayser
Devant la multiplication des échanges il devient impossible de s'approprier 36 langues et cultures. Il y a cependant une voie qui peut nous être très utile : celle du réflexe interculturel.

Mais avant de s'y engager, il y a une expérience à faire dont personne, vivant dans le monde moderne, ne devrait se dispenser : celle du dépaysement, par l'apprentissage solide d'au moins une autre langue et d'une autre culture, si possible couplées à un séjour prolongé à l'étranger. Cette expérience permet de comprendre combien il est difficile, d'une part, de voir le monde avec d'autres yeux que les nôtres, et d'autre part, de comprendre le mal que l'étranger doit avoir avec le français et la culture française. Cette expérience aide à relativiser la normativité de nos comportements et de nos valeurs morales, une relativisation qui est indispensable dans tous les échanges internationaux. Elle n'implique pas que nous abandonnions nos convictions, mais oblige à accepter que celles de nos partenaires étrangers soient différentes des nôtres.

Inutile de dire qu'un petit vernis d'anglais américain permet peut-être aux pilotes d'atterrir sur le bon aéroport, mais cela ne suffit pas à nous éclairer sur les particularités culturelles de nos amis américains et anglais !

Le réflexe interculturel
J'ai donc décidé d'acquérir le réflexe interculturel . C'est une clé universelle, parce que non liée à une culture particulière. Elle est adaptée à des situations complexes et à des relations évolutives. Les situations complexes sont créées par la diversité des interlocuteurs, la mobilité des personnes et la multiplication des échanges. L'adaptation réciproque et le métissage des cultures permettent que les relations soient évolutives. Y a-t-il un risque d'uniformisation ? En surface : oui. Mais en profondeur, nous constatons que malgré tout, chacun reste très marqué par des particularités culturelles.

Je veux apprendre à être à l'aise dans ce mélange de ressemblance et de différence. Non en m'initiant à 36 langues et cultures, non en m'appuyant principalement sur ma mémoire des choses apprises, mais en utilisant ma sensibilité, forgée par l'apprentissage approfondi d'une autre langue, et par mon intelligence. Je me lance dans les échanges en essayant d'observer les règles suivantes, faisant mon autocritique après chaque rencontre.

Mise en pratique du réflexe :
1. Attention à toute perturbation qui intervient dans le dialogue. Si mon interlocuteur à des réactions étranges, s'il dit des choses bizarres, s'il répète, s'il se fâche, s'il ne comprend pas ce que je dis… Je m'abstiens de le juger inférieur au niveau requis par ce genre de dialogue ou de le qualifier de caractériel.
2. Je prends du recul. Je me mets "sur mon balcon" pour me voir passer dans la rue. Je passe en revue les paroles et les gestes qui ont pu être la cause de la perturbation.
3. Je me mets à la place de l'interlocuteur. Cela s'appelle pratiquer l'empathie. 
4. J'essaye de décoder et d'interpréter autant que je le peux les causes de la perturbation.

Décodage et interprétation
Pour cela je ne fais pas appel à ma connaissance d'une culture particulière, mais je me remets en mémoire que dans toute culture il y a des composantes dont le contenu n'est pas équivalent à celui que nous y donnons nous-mêmes. Autrement dit, il s'agit d'avoir en tête les points névralgiques, les lieux principaux des différences culturelles :


1. La perception du temps et de l'espace. Espace et temps sont gérés différemment.
*Sur ces deux perceptions, Edward T. Hall a publié dans les années 70 un certain nombre d'ouvrages avec des exemples concrets très nombreux, édités par Le Seuil dans la collection Points. Par exemple, il y a des langues où le mot retard n'existe pas, alors que dans d'autres cultures le retard est une forme de langage exprimant le mépris. Il existe aussi des cultures où le long terme prévaut, et d'autres où il faut obtenir des résultats à court terme…Il y a des régions où les enfants sont entraînés à faire plusieurs choses à la fois, alors qu'ailleurs on ne fait qu'une chose à la fois…
*La perception de l'espace intervient par exemple dans la proxémie : la distance qu'observent des personnes entre elles en se parlant varie de 50cm à plus d'un mètre, selon l'éducation reçue. L'irrespect de cette distance crée un malaise, soit d'envahissement, soit de distanciation que l'interlocuteur non averti a tendance à vouloir corriger en se rapprochant ou en s'éloignant.

2. Les conceptions des relations humaines, des structures sociales, des institutions et du Droit.
*Je me dispute avec un partenaire sud-africain. Je lui reproche de n'avoir pas respecté le contrat. Il refuse ce reproche arguant qu'il a fait ce qu'il a pu. Je découvre que nous ne mettons pas la même réalité sous le mot "contrat".
*En route pour Zürich je m'arrête dans une file d'attente devant un feu rouge. Il y a trois voitures devant moi. La file s'allonge parce que manifestement le feu est en panne. Pourtant, personne ne passe, sauf la voiture devant moi, immatriculée à Zürich, qui s'enhardit à brûler le feu. Comme j'ai des stéréotypes je me dis que ce ne doit pas être un vrai Suisse ! Je me demande : vais-je rencontrer un Suisse des deux première voitures ou un Suisse de la troisième voiture ?
*En voyage aux Etats-Unis, plus d'une fois, des personnes avec lesquelles nous avons engagé une discussion d'affaires demandent à ma femme combien elle a payé son manteau de fourrure. A moi on demande combien je gagne…
*Tout le monde demande qu'on le respecte. Mais la façon dont on montre le respect ou l'irrespect varie d'une région à l'autre.
*En Afrique du Nord je fais des affaires avec plusieurs entreprises depuis de nombreuses années. Elles ont toujours refusé de signer des contrats : leur parole a été plus efficace sur la durée que le contrat que j'aurais souhaité.

3. Les actualités historiques et géographiques intervenant dans les relations internationales.
*La France vient de faire l'essai d' une bombe H dans le Pacifique. Je n'y ai pas prêté attention mais m'aperçois que l'accueil à Tahiti est plus froid qu'auparavant.
*La France a pris parti pour le Cambodge dans un conflit qui l'oppose à la Thailande. Je trouve qu'à Bangkok tout le monde est moins aimable à mon égard qu'il y a six mois !
* L'équipe de France de foot est devenue championne du monde. A l'étranger les chauffeurs de taxi me traitent comme un roi.

4. Perception du corps, de la souffrance, de l'endurance, de la maladie, de la fatigue.
*Dans un grand restaurant à Darwin l'air conditionné marche à fond. Grelottant de froid, je demande au serveur de le tempérer un peu. Tout le monde a l'air étonné. La forte opposition avec la température extérieure n'a pas l'air de gêner les Australiens locaux.
*En voyageant dans plusieurs pays africains je constate que mes interlocuteurs sont très attentifs à la façon dont je m'habille. Négligeant parfois un peu cet aspect de l'échange, je décide d'y faire plus attention.

5. L'interférence possible de facteurs idéologiques, politiques, religieux, juridiques.
*Je parlais avec mon fournisseur indien de l'exportation de ses produits, et le trouve réticent. Il a visiblement un peu honte que l'administration lui mette" des bâtons dans la roue". Quelques années après il a l'air beaucoup plus décontracté ; le gouvernement est devenu plus libéral. Cela facilite notre relation.
*Au beau milieu d'une discussion avec un négociant hollandais celui-ci me pose la question : êtes-vous catholique ou protestant. C'était probablement pour savoir si j'étais de son bord ou pas, donc fiable ou pas. Tout le monde n'est pas laïc à la française !
*Je négocie un contrat en Bulgarie. Pour faire bonne figure je parle de leur libération du joug soviétique. Je vois vite que j'ai fait fausse route. Ce sont les Russes qui ont libéré la Bulgarie du joug ottoman, et ils leur en sont encore très redevables…

6. Méfiance des pièges linguistiques, surtout du langage corporel.
*Il y a des cultures dans lesquelles on dit rarement "merci" tant il est naturel de s'entraider !
*Il y a des étrangers que je n'ai jamais vus et qui me tutoient dès la première rencontre. Probablement, dans leur langue l'équivalent du tu est utilisé en présence d'un seul interlocuteur, alors que le vous ne sert qu'en présence de plusieurs interlocuteurs. Il n'est pas question de respect ou de familiarité !
*Je voudrais bien que "oui" soit oui et "non" soit non, mais j'ai observé que mieux vaut être confirmé par une phrase entière…
*Un compromiso en Espagnol est un engagement. J'évite de m'engager à la légère…

7. Plus difficile : différence dans les modes de pensée (par ex.rationnel/affectif/esthétique ; individuel/collectif…).
*Nous négocions un contrat en Chine et en anglais. Je suis accompagné par ma femme qui a la direction des opérations. Les Chinois sont cinq. Nous essayons en vain de comprendre qui est le chef. Chaque fois que nous avons fait une proposition, celui qui parle anglais traduit et discute ensuite en chinois avec les autres. Leur décision sera collective. En revanche, le fait que nous soyons deux, en famille, se révèlera être un élément qui leur a inspiré confiance et qui a contribué à la signature du contrat.

8. Différences dans l'échelle des valeurs morales. Par exemple : privilégier l'égalité ou la liberté ? Préférer le conflit ouvert ou la recherche à tout prix de l'harmonie ?

Il est loin d'être interdit de faire appel aux connaissances que l'on a déjà des cultures, tout en se méfiant des stéréotypes. Chaque personne et chaque situation sont singulières : chaque individu tend à se fabriquer sa propre culture.
Il est encore moins interdit de demander des éclaircissements à son interlocuteur.
Souvent il faut se résigner à ne pas tout comprendre, au moins à ne pas comprendre tout de suite. Il est alors utile, après les entretiens, de demander l'avis de spécialistes.
N'ayez pas de complexe culturel : les étrangers savent très bien que vous ne partagez pas toute leur culture et vous pardonneront volontiers quelques faux pas. Mais ils apprécieront grandement votre effort d'en faire le moins possible…
Se méfier des réactions spontanées, dites "naturelles". Ce sont en fait des réactions culturelles !

Conclusion du parcours :
La communication interculturelle n'est pas un long fleuve tranquille. Sa pratique selon le réflexe interculturel demande d'affronter l'incertitude de l'inconnu et de l'imprécision. Cela exige une implication personnelle plus grande que de coutume.
Mais il y a des avantages :
* La méthode est adaptée à tous les milieux culturels (=universalité) et métissés. Elle permet d'acquérir une polyvalence culturelle.
* Il y a moins de danger de tomber dans des stéréotypes : une personne n'est jamais réductible à sa culture.
* Le réflexe culturel repose plus sur l'intelligence et la sensibilité que sur la connaissance.
* La relation gagne en insistant sur la dimension personnelle plus que sur les étiquettes.
Le pratiquant en tire un bénéfice : enrichissement personnel.
L'interlocuteur se sentira reconnu.

Certains éléments de cette méthode ont été inspiré par

• la méthode des chocs culturels qui analyse des incidents critiques vécus par le pratiquant. Notre version l'a raccourcie pour les pratiquants qui ne peuvent pas revenir en arrière et n'ont pas les moyens d'analyser rapidement l'incident survenu. Il s'agit surtout de prévenir l'incident. (cf Margalit Cohen-Emerique, Pour une approche interculturelle en travail social. Théories et pratiques, Rennes, Presses de l'EHESP, 2011).
• L'ouvrage pionnier de Geert Hofstede : Vivre dans un monde multiculturel Comprendre nos programmations mentales (Les Editions de L'Organisation, 1994). Celui-ci a établi des catégories binaires pour comparer les cultures des cadres d'IBM. Nous insistons moins sur la "programmation" et les cultures "nationales" laissant plus de place à l'indétermination, les évolutions, le métissage…
Le titre pertinent et le contenu de l'ouvrage L'intelligence de l'autre. Prendre en compte les différences culturelles dans un monde à gérer en commun (de Michel Sauquet, avec la collaboration de Martin Vielajus, Editions Charles Léopold Mayer, 2007) qui est un plaidoyer pour "une culture de la vigilance".

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